mercredi 17 janvier 2018

La vie caféïne


Après quelques mois à vivre auprès d'un tout petit enfant, il fallut se rendre à l'évidence, nous ressentions une fatigue jusqu'à présent inédite. De ce constat découla une nouvelle nécessité, à savoir la consommation de café. Ainsi, très tôt le matin, pour ne réveiller personne à la maison et pour être à l'heure à la première séance (car certains vont chez l'analyste dès huit heures... ), je traverse à grands pas la place de la Mairie puis, place de la République je commande un café au lait au garçon toujours d'excellente humeur dans sa petite camionnette blanche. Je rentre alors à toute vitesse au cabinet en humant l'air frais et vif du petit matin, le gobelet chaud entre les mains. Deux minutes plus tard, bien installée dans mon fauteuil, je savoure une première gorgée de café. J'ai appris à aimer ça.
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C'est une petite fille qui peut écouter une vingtaine de minutes de lecture avec une attention soutenue tout comme elle peut m'arracher des mains le roman en cours en me lançant un regard las et vaguement exaspéré. Parfois nous la surprenons, adossée à son gros coussin, feuilletant intensément un livre sans images (ces temps-ci, Matilda de Roald Dahl).
C'est une petite fille qui peut dévorer de l'avocat au citron, une purée panais-patate douce ou du poulet rôti, comme elle peut recracher un biscuit maison (et réclamer un petit-beurre industriel - mais biologique, ouf). Elle aime par dessus tout le chèvre frais, les langoustines, les poires, le yaourt nature, la brioche, la patate douce et la compote de mangue. La saison des mirabelles fait son bonheur. Le donburi à la poitrine de cochon caramélisée, parfumée au sésame et au gingembre de chez IMA, l'a conquise. Ne parlons pas des galettes aux oeufs de poisson de sa mamie (qu'elle appelle madie).
Quand nous dînons toutes les deux, nous écoutons parfois France Culture. Entre deux bouchées de purée, je ponctue l'émission par mes propres remarques, parce que je ne suis pas toujours d'accord. Une fois, un morceau de hip-hop retentit. Elle s'immobilise immédiatement et me dévisage C'est quoi ce truc ? semble-t-elle dire. C'est aussi de la musique.
D'une manière générale, quand une chanson interrompt les intervenants radiophoniques, elle manifeste immédiatement une attention très particulière. Malheureusement pour elle, je chante très mal. C'est par ailleurs une adepte de Fauré, Bach, Liszt et Chopin. Et Peggy Lee.
J'ai été très démunie face à la question de l'habillement et elle a passé les premières semaines de son existence assez souvent en pyjama. Je reste à la fois sceptique et épatée par les photos de nourrissons très joliment habillés, avec des choses compliquées et précieuses. Je trouvais déjà bien difficile de ne pas se tromper dans le boutonnage d'un simple pyjama (j'ai été rassurée quand j'ai lu dans le roman de Valérie Mréjen qu'elle considère cette activité comme nécessitant effectivement une certaine concentration. Valérie Mréjen m'apparaît pourtant comme une fille plutôt très manuelle, une qualité indispensable me semble-t-il avec un nourrisson. Vous comprenez mon désarroi). Puis c'est elle, avec son caractère et ses attitudes (ainsi que la fréquentation assidue de divers sites concernant la question, j'avoue) qui a guidé le choix de sa garde-robe, que j'aime maintenant étoffer et contempler. Couleurs douces, imprimés fleuris, jolies matières, intemporalité, je suis presque jalouse. Bon, comme je ne veux pas non plus y passer des heures, j'ai quelques marques fétiches et je m'y restreins, c'est plus simple comme ça.
Je me souviens que la veille de l'échographie qui devait annoncer de façon certaine le sexe de l'enfant à venir, j'ai tout simplement passé une nuit blanche. J'étais terrorisée à l'idée de devoir m'occuper, dans tous les sens du terme, d'un petit garçon. Avoir un grand frère a longtemps été un rêve mais avoir un fils relevait de l'impossible. Le lendemain, dans l'obscurité de la salle d'examen, une silencieuse larme de joie, de soulagement, de douce félicité, dévala lentement mon visage.
Ses grands yeux sombres, bordés de longs cils, sont assez fascinants.
On a beau avoir l'habitude des gardes de 24 ou 36 heures passées debout à écouter, examiner, téléphoner, expliquer, rassurer, recoudre, prescrire, justifier et courir sans cesse, quand votre enfant se réveille pour la deuxième fois dans la même nuit, on est soudain absolument épuisé. La contrepartie du supplice enduré (sortir de son lit chaud et douillet pour traverser tout l'appartement vers la chambre de l'enfant) tient tout entier dans ce moment où vous sentez ce petit corps tiède comme une brioche ramollir contre vous, la tête enfouie dans le creux rassurant formé par votre cou et votre épaule. Délicieux. Heureusement.
J'aime la voir regarder avec curiosité les photos d'elle, alors microscopique bébé.
Quand elle croise un chien ou un chat dans la rue, elle le désigne de sa petite main tendue. "Graou, graou" fait-elle alors à l'attention de l'animal.
Il y a quelques années, j'ai assisté à une conférence d'Alain Bergala sur le thème de la jeune fille au cinéma. Il n'y a pas eu d'hésitation dans sa voix quand il a développé l'idée qu'avec la maternité, la jeune fille renonçait définitivement à sa légèreté et à sa grâce éthérée pour devenir une chose flasque. Dès lors, son visage s'empâtait, son menton se lardait de gras, ses bras ramollissaient, c'était l'horreur, d'autant que la terrible métamorphose n'était pas seulement physique. En effet, les nouvelles préoccupations de notre jeune mère (kilos de langes, kilos de lait chante Albin de la Simone, plus empathique que Bergala) la rendent forcément stupide. Elle n'a plus le temps, plus l'envie, plus l'énergie, la pauvre, de lire, de réfléchir, et encore moins d'aller au cinéma. J'étais à la fois effarée et gênée d'être un peu d'accord avec ce misogyne de Bergala, car j'avoue que j'ai toujours trouvé que les jeunes femmes de mon entourage, une fois devenues mères, s'étaient discrètement affaissées. J'avais pitié de leur allure pataude, incommodées par leur poussette qui me paraissait gigantesque. Dans ma construction imaginaire, les femmes qui avaient un enfant affirmaient qu'elles étaient femmes (et non pas jeunes filles, nuance) et avouaient aussi par leur statut qu'elles avaient renoncé à une vie intéressante (comment un enfant pouvait-il être plus intéressant qu'un film ou un roman ? Je demandais à voir). J'avais donc terriblement peur que Bergala ait raison sur toute la ligne et moi qui m'étais toujours considérée comme une éternelle adolescente, je faisais des cauchemars de ramollissement et de décrépitude généralisée. Ça m'a vraiment beaucoup tracassée (surtout l'histoire du menton).
Plusieurs mois plus tard, je traversais la ville à grandes enjambées. Je revenais de Petite Nature avec dans les bras un sac en papier brun renfermant une summer box (des boulettes végétales, du riz complet, des crudités et une sauce spéciale) et un jus tout frais. C'était une très belle journée. J'ai croisé ma silhouette dans une vitrine. Je n'en revenais pas, c'était la même qu'avant, elle était même plus légère qu'avant. Le même long manteau, les mêmes tennis, la même jupe, les mêmes cheveux. Le même menton. Je me suis régalée de mon déjeuner à la maison, et à 15h, il y avait une séance pour le dernier Depardon. J'avais pris ma revanche sur Bergala.*
Au printemps, nous louons une petite maison à Belle-Ile. Pas parfaite du tout mais nous nous sommes terriblement amusés. Souvenirs de gâteau aux pommes, crêpes, pâtes aux sardines, pommes de terre sautées, cheveux au vent, biberon au milieu des ajoncs, déjeuner chez Renée et discussions enflammées avec G., campagne électorale oblige.
Souvenir aussi de Bordeaux en juillet, bras nus dans la poussette, petites bouchées de sorbet mangue ou de crème glacéee chocolat, petit-déjeuner-brioche en terrasse.
Pendant nos trajets en voiture, nous écoutons La tribune des critiques de disques. Elle adore. Malheureusement, l'émission n'a pas d'effet anti-émétisant systématique.
Souvent je m'inquiète que d'une manière générale, sa vie ne soit pas assez bien. Et puis je pense à ma vie d'enfant, abondamment nourrie à la télévision et aux raviolis Buitoni (et autres horreurs adorées : knackis, crêpes jambon-fromage surgelées, ramen en sachet, cordon-bleus et purée en flocons... C'était moderne pour ma maman), jamais de musique classique, ni de musée, ni de théâtre, ni de vacances, le cinéma très tard et très mauvais au départ... Ceci n'a pas empêché cela, plus tard.
C'est une toute petite fille très vive, joyeuse, pleine d'entrain. Rien a voir avec l'enfant apathique que j'étais.
Vincent Delerm reprend Géant D'Alain Chamfort. Je suis terrassée par l'émotion. La chanson commence "Elle a trois ans, je suis fou d'elle" mais elle dit surtout "Quand on est aimé, on peut tout faire je crois". J'y pense, quand, harassée de fatigue ou préoccupée, je lave un enfant, soigneusement, je l'habille, installe une couche, prend soin de sa peau, de ses cheveux, de son repas (du poisson à la vapeur, de la purée de patate douce, une poire en morceaux, un bon yaourt), lis des histoires, joue à cache-cache, regarde des images en nommant les choses, donne un biberon, berce, cajole, fait un spectacle de peluches, alors que j'aurais simplement envie d'aller justement écouter des chansons de Vincent Delerm en regardant le plafond, et qu'on ne me dérange pas.
Un jour, une jeune femme m'arrête dans la rue. "Excusez-moi, est-ce que je peux vous demander d'où vient..." Autrefois, il s'agissait de mon manteau ou de ma robe mais cette fois-ci, cela concernait le gros paquet de couches biologiques que je portais à bout de bras...
L'un des ses jeux préférés du moment est de monter sur notre lit dont nous surveillons chacun un côté puis, au milieu de mille acrobaties, de se jeter alternativement dans chacun de nos bras en riant aux éclats. C'est assez euphorisant.
En fin d'été, nous déjeunons avec elle à Bercail. Le restaurant est étroit et au moment du départ, la manoeuvre de la poussette requiert une certaine dextérité (que je n'ai évidemment pas, être manuelle comme être face B. demande de l'entraînement). A la table ronde près de la sortie, une jeune femme que je ne connais pas vraiment mais avec qui nous échangeons un sourire et un salut à chaque fois que nous nous croisons, déjeune avec son compagnon et leurs deux enfants. Je ne lui ai jamais parlé mais il y a une reconnaissance l'une de l'autre (nous fréquentons les mêmes cantines, nous portons la même robe A.P.C, etc). Je m'excuse au moment du passage de la poussette car l'un d'eux est obligé de se lever pour nous laisser passer. Je suis gênée par ma gaucherie et mon encombrement mais cette jeune femme dit avec un ton qui m'émeut "Je vous en prie. Je comprends tout à fait". J'avais l'impression que ce n'était pas du tout une parole en l'air.
Je suis longtemps restée intranquille, et sans doute le suis-je encore, à propos de tout ce que je n'arrive pas à envisager de faire avec un petit enfant. Je regarde ces mamans qui font de longs voyages avec un bébé, ou simplement qui déjeunent seule au restaurant avec lui. Je m'en sens parfaitement incapable. Et pour tout avouer, je n'en ai pas très envie. J'aurais l'impression d'être accaparée, même si le petit enfant est adorable, calme, joli, tranquille, il sera là et je ne pourrai pas rêvasser, lire, savourer, je serai gênée. Je sais que cela est lié à l'état de "bébé" et je suis impatiente de l'à-venir, celui du langage en premier lieu, des voyages lointains, des restaurants autrement que sur une chaise haute, des conversations après le cinéma... Je me demande souvent quels seront ses goûts et ses choix. Le suspense de sa personne en devenir me tient en haleine.
Régulièrement, pendant les vacances scolaires, elle passe sept-dix jours chez mes parents et nous retrouvons, le temps d'un road-trip en Italie ou de quelques jours au bord du lac de Côme, cette ambiance très singulière d'une vie à deux. Alors j'éprouve un vertige, le vague regret d'une vie que je n'aurai plus alors même qu'elle n'a pas disparu puisque je suis en train de l'éprouver. L'un n'empêche pas l'autre, c'est même l'un qui a permis et qui permet l'autre. Quand on est aimé, on peut tout faire je crois.
Et pour l'écriture, on a dit Ne jamais abandonner...


*en réalité, je suis davantage l'ado d'Albin de la Simone (légère obsession depuis que je l'ai vu en concert) que la jeune fille de Bergala...

lundi 4 décembre 2017

La vie est (presque) la même

C'est l'évocation d'une glace au café par l'un de mes patients absolument passionné par Proust qui suscita mon envie immédiate de relire La recherche.


Un mercredi soir, pendant l'une des ces discussions particulières qui précèdent le sommeil, j'évoque avec grand enthousiasme un souvenir de la journée écoulée.
- Aujourd'hui en séance un enfant m'a fait le plus beau compliment qu'on puisse me faire !
- Hmmmmmm... (mélange de curiosité, d'encouragement et de reproche discret devant cette saillie narcissique)
- Il a dit : "Quand tu parles, on dirait du Proust ! " (j'en avais encore des étoiles dans les yeux)
- Tu veux dire qu'il trouve que tu fais des phrases interminables et incompréhensibles ?


J'ai trop ri pour lui en vouloir.
A très bientôt pour un nouvel épisode des Poppies !

dimanche 4 décembre 2016

She's like a rainbow


C'était début juillet.
Les jours précédents, j'avais visionné tous les films du coffret Ozu. J'avais aussi préparé des petits cakes à la banane avec de la farine de sarrasin et de l'huile de coco. Je les grignotais avec du lait d'amandes bien frais. Pour le déjeuner, comme je n'avais plus vraiment la force de sortir, un livreur à vélo déposait régulièrement un bol dragon et un matcha shake Petite Nature. C'était délicieux, je ne m'en lassais pas du tout.
A cette époque, en vidant des placards, G. avait retrouvé un mini scrabble de voyage. Les lettres minuscules étaient rangées dans une toute petite boîte ronde de Quality Street. J'ai perdu l'unique partie que nous avons disputée et je restais vaguement vexée. Il avait gagné grâce à des mots simples et courts mais très bien placés, tandis que je m'étais fatiguée en vain à aligner des choses compliquées.
Ce jour-là, c'était un mercredi, j'ai envoyé un petit message à G. Je crois qu'il faut y aller.
Nous sommes partis en fin d'après-midi. Nous avions joué au scrabble l'avant-veille. Il faisait très beau, et chaud. Je n'avais pas du tout préparé ma valise à l'avance, quelle idée. Je portais la longue robe essayée près du marché des Enfants Rouges et mes increvables Saltwater. Je regardais par la vitre de la voiture les rues familières défiler. La ville commençait à se vider lentement, ça sentait les vacances. Il n'y avait ni musique, ni radio, nous ne disions rien.
La chambre était grande, et munie en hauteur de larges fenêtres. Je voyais le ciel changer de couleur au fil des heures et les arbres immenses, immobiles dans le soir d'été, devenir bientôt presque invisibles.
Nous avons passé la soirée à parler, c'était très joyeux. Rien ne nous parvenait du monde extérieur, nous n'avions prévenu personne. Il n'a même pas bu de café.
Il était une heure du matin, elle est apparue, et je l'ai immédiatement trouvée très jolie. Elle n'a pas du tout pleuré, elle a plongé ses grands yeux sombres encore myopes dans les nôtres, très intensément, puis elle a spontanément posé sa bouche minuscule sur mon sein. Elle est restée ainsi un certain temps. J'étais stupéfaite.
Je n'ai pas du tout dormi cette première nuit. J'étais occupée par l'idée que, voilà, quelque chose se terminait, autre chose commençait.
Très vite, j'ai été préoccupée par la peur de perdre une partie de mon être. Alors, quand G. m'a demandé ce dont j'avais besoin et que j'avais laissé à la maison, j'ai eu cette réponse absurde, symptômatique, mais très sincère, j'ai dit : "Le dernier numéro des Cahiers du Cinéma." Il était resté dans mon bureau, je n'avais même pas eu le temps de le feuilleter. C'est l'un des souvenirs qu'il me reste, moi, assise en tailleur, lisant les Cahiers du Cinéma pendant l'une de ses siestes. Et aussi, le premier déjeuner, apporté par G et partagé avec lui. Un bol dragon, un smoothie énergie, des fruits rôtis, du gâteau aux nectarines, Petite Nature, comme avant. J'avais une obstination très forte pour cela.
Nous sommes rentrés très vite à la maison. Il y avait beaucoup de choses à apprendre. Je n'ai jamais nourri de vocation ni de goût particulier pour le pouponnage, c'est une activité qui demande quand même un certain effort d'imagination pour être transcendée ! Heureusement, j'avais à faire à un petit être très doux, dont le regard sous les longs cils me fascinait assez. Ses mains aussi sont très belles.
Avec G., nous mettons alors beaucoup d'application à prendre soin l'un de l'autre, nous nous arrangeons pour aller au cinéma voir les indispensables, nous veillons à manger de très bonnes choses, nous parlons beaucoup.
Déterminée à ne pas me laisser aliéner par la répétition des tâches, je décidai très vite que cette petite fille serait partie prenante de mes obsessions en cours. Je tenais à poursuivre mes lectures, à écouter la radio. Je l'y fis participer pour ne pas m'en priver. Je lisais à voix haute ou en chuchotant parfois, Marie Darrieussecq, Bertrand Schefer, Serge Daney, l'Iliade et aussi des recettes de cuisine. Elle entendit très tôt Eric Rohmer parler de la météo pendant le tournage de Conte d'été, François Truffaut, Françoise Sagan ou Nathalie Sarraute à Radioscopie, Bertrand Belin et sa belle chanson, Long lundi, chez Laure Adler. Son attention fut immédiatement très intense. Elle aime aussi particulièrement écouter Peggy Lee en vinyl dans le bureau de G. Pour ma part, quand il s'agit de la bercer, comme il est unanimement reconnu que je chante très mal, je raconte d'interminables anecdotes de voyage. Il faut croire que ma narration a quelques vertus soporifiques...
En août, il y eut le premier déjeuner en terrasse. Nous venions juste de prendre place, elle aussi avait faim. Très discrètement, avec beaucoup de douceur et d'application mais aussi avec une certaine pudeur, je lui servis son repas. Elle ferma les yeux et le feuillage des tilleuls dessinait de jolies ombres sur son visage pâle. J'ai pensé que c'était comme son premier pique-nique.
Un peu plus tard, nous partons avec elle déjeuner en bord de mer, dans le restaurant préféré de G. Après le repas, elle contemple les flots avec nous, le vent soulève ses cheveux, déjà longs et si doux. Il m'arrive encore souvent de rester regarder le polaroïd déclenché par G. pour saisir ce moment. On la voit serrer mon index gauche dans sa main minuscule.
Elle a déjà beaucoup grandi, et changé. Elle babille beaucoup, rit aux éclats, ne rechigne pas à goûter un nouveau légume et manifeste un certain intérêt pour les imprimés Liberty qu'elle peut contempler pendant des heures. Quand elle écoute les Variations Goldberg, elle soupire de satisfaction. Son regard est si intense qu'il en devient troublant. G. dit : "Il aurait quand même été dommage de ne pas connaître une telle petite personne." J'acquiesce, en repensant aux toutes premières semaines, difficiles et pleines de larmes parce que j'avais l'impression de perdre quelque chose de moi-même et de ma vie. Les choses ont bien changé depuis. G. ajoute : "Tu vois le temps passe vite, mais il passe heureux."

dimanche 6 novembre 2016

Un sujet sensible






Pour Noël, G. m'avait offert un Rollei 35. La première pellicule était assez nulle. "Elles sont fades vos photos" avait asséné sans ménagement le pénible gérant du laboratoire de développement. J'avais serré les dents de rage mais il m'avait encouragée sans le savoir, j'ai aussitôt remis une pellicule. Puis j'ai emporté le Rollei 35 à Lisbonne, au mois de février.
Chaque matin à la Baixa House, du pain aux céréales et des petits pains ronds étaient livrés dans un sac en lin blanc suspendu à la poignée extérieure de la porte d'entrée. J'allais le récupérer prestement, je n'avais pas très envie que les voisins de palier me surprennent en pyjama.
Le reste du petit-déjeuner était discrètement déposé la veille au soir, tout comme les bouquets de fleurs fraîches.
L'enjeu était de ne pas entamer illico les vivres prévues pour le lendemain, mais j'avoue que nous n'avons pas toujours résisté. Surtout la fois où il y avait du marbré au chocolat (et aussi celle des yaourts agrémentés de mangue fraîche, et celle du cake au citron, et celle du fromage de brebis qui allait tellement bien avec la confiture de poires etc).
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Au retour de Lisbonne, je me remis avec vigueur à l'écriture d'un roman commencé depuis plus d'un an. Je n'en avais parlé à (presque) personne, c'était un projet secret, solitaire et patiemment acharné. J'écrivais dès que j'en avais le temps mais je pensais à mon héroïne sans cesse. J'emportais partout avec moi un carnet où je compilais ce qui pourrait me servir. Je n'ai jamais songé à arrêter ce roman comme ce fut le cas pour tous les autres projets d'écriture, si nombreux depuis le premier essai maladroit de l'adolescence. Je portais évidemment au creux de moi la petite injonction de Xavier Dolan : Tout est possible à qui rêve, ose, travaille, et n'abandonne jamais. Dans les moments de doute, je me disais vraiment Tout est possible, alors travaille. 
J'ai beaucoup travaillé. J'ai écrit, réécrit, relu, réécrit, relu, réécrit, pendant des mois, sans rien en dire. Parfois une seule ligne dans la journée, parfois des pages entières en une soirée et parfois rien du tout pendant deux semaines, ce qui me désespérait tout à fait. Ça n'était pas douloureux ni laborieux mais plutôt excitant, jubilatoire. J'étais impatiente de connaître l'issue de ma propre histoire. J'aimais vraiment mon héroïne, et son prénom. J'aurais voulu m'appeler comme ça.
Au printemps, après une ultime relecture épuisante et fébrile, je suis allée faire relier mon manuscrit. Dans le local de reproduction, l'ambiance était surchauffée à cause des photocopieuses qui fonctionnaient à plein régime, entre l'énorme paquet de partitions d'une violoniste et les rapports de stage d'étudiants en gestion et comptabilité. Mon texte devenait un document comme un autre mais j'étais un peu dans un état second, abasourdie par ce que je m'apprêtais à faire. Je pensais au jour où j'étais venue récupérer les exemplaires de ma thèse. Le carton était un peu lourd pour moi cette fois-là.
De ce travail, G. n'en connaissait que le titre et la quatrième de couverture. Quand il l'a lue, il a simplement dit "C'est bien". Il était hors de question pour moi qu'il prenne connaissance de la moindre ligne. J'étais à peu près sûre de l'ennuyer mais je n'avais pas écrit cette histoire pour lui plaire, ni d'ailleurs pour plaire à quiconque, je l'avais écrite parce que je ne sais rien faire d'autre qu'écrire et que cela devenait insupportable de n'écrire que pour soi.
Par pudeur, j'ai expédié assez peu de manuscrits. Il fallait forcer un peu en les glissant un à un dans la boîte aux lettres, l'enveloppe était très épaisse.
Et puis j'ai attendu. Les beaux jours sont arrivés, j'ai essayé de ne pas y penser et de ne m'attendre à rien, mais s'ils ne s'attendaient vraiment à rien, alors les gens qui écrivent n'enverraient jamais leur travail. Il existe toujours un espoir, une croyance, une foi envers ce que l'on porte en soi, souvent depuis très longtemps, et qui nourrit cette petite prétention qui incite aussi à ne jamais renoncer.
Ce printemps fut comme l'hiver qui l'avait précédé, c'est-à-dire plutôt heureux. J'avais arrêté d'écrire, je photographiais les jours qui passent avec le Rollei 35. Le type du labo photo n'a plus rien dit quand j'allais chercher mes tirages.
Et les jours ont passé, les dimanches en bord de mer, très nombreux, les films au cinéma, les entretiens radiophoniques, les soirées au Tire-Bouchon, la saison des pivoines, les robes bientôt sans collants dessous. Et puis les séances, les miennes et celles des autres, et ce patient qui dit sans lever les yeux vers moi "Je sais que vous êtes médecin, c'est votre travail d'écouter les gens, mais je ne peux m'empêcher de penser à l'être humain que vous êtes aussi, et je sais combien ce que je vous raconte est difficile à entendre". J'avale ma salive discrètement. Je n'échangerais mon travail contre aucun autre (sauf remplaçante de Laure Adler OU assistante de Wes Anderson) mais je ne peux supporter l'idée de ne faire que cela, que l'écriture soit un à-côté, un hobby, me déprime un peu. E., qui a déjà publié, me dit sans savoir que j'écris : "Vous savez, entre être heureux ou être écrivain, j'aurais préféré être heureux". Très égoïstement, ou naïvement peut-être, j'aimerais bien avoir les deux.
Alors chaque jour, j'ouvrais la boîte aux lettres le coeur battant. J'étais toujours soulagée de ne pas avoir de réponse parce que tout restait possible.
Je n'aurai pas attendu très longtemps.
Evidemment, ça n'a pas du tout marché. J'ai récupéré peu à peu mes manuscrits, renvoyés sans ménagement. J'ai essayé de prendre un air détaché : C'était pas terrible de toute façon... mais j'étais archi blessée. Je m'y étais préparée mais n'avoir plus à espérer m'aplatissait complètement. J'ai laissé traîner les exemplaires de mon roman partout dans l'appartement, dans mon bureau, et même dans les toilettes. Je ne savais pas où les mettre, ils me gênaient, j'avais l'impression qu'ils m'accusaient d'avoir fait preuve de vanité, d'avoir pu penser un instant que cela pouvait intéresser quelqu'un. J'ai gardé les yeux secs mais je me suis sentie terriblement triste. J'ai repensé à la petite fille que j'étais, déjà occupée à enregistrer des histoires sur un magnétophone à cassette en attendant de savoir écrire. J'ai repensé à l'adolescente de onze ans qui avait commencé à tenir un journal avec l'idée que c'était déjà le début de la vie d'écrivain. J'ai repensé aux centaines de milliards de lignes que j'ai pu laisser ici et là, toute la vie finalement, et j'avais l'impression que c'était pour rien, pour rien du tout. J'avais honte d'avoir envoyé ce manuscrit, d'avoir osé penser que cela valait quelque chose. Je n'avais plus envie de prendre de photos, ni d'écrire, ni de travailler. Je me suis sentie nulle et ridicule.
Et puis dans le même temps, autre chose s'est passé, qui n'a rien effacé ou atténué de la blessure éprouvée mais qui s'est passé...
(à suivre...)

La vie douce

J'avais réservé les billets d'avion au milieu de la nuit.
Un aller-retour pour Rome à l'automne, il y a un an, exactement.
Je voulais vérifier que Borromini valait bien le Bernin. J'avais hâte de voir en vrai Sant'Ivo alla Sapienza.
J'ai listé sur un carnet les différents lieux indispensables mais pour une fois, aucun restaurant ni café, ça n'était pas le propos.
Le dernier voyage à Rome datait de l'été 2008. C'était celui de l'internat n°2, de la blouse en velours finement côtelée que j'ai portée jusqu'à l'épuiser et de La vie mode d'emploi partout avec moi. La place Navone m'avait déçue parce qu'elle n'était pas du tout comme dans les romans de Marguerite Duras mais j'avais ravalé ma tristesse et m'étais vengée sur les petits pots de crème glacée (fior di latte, mon parfum préféré). J'avais peu de souvenirs des choses vues, seules des sensations assez floues persistaient avec peine.
J'ai cherché un hébergement et je me suis aperçue qu'il est beaucoup plus simple de trouver un bel appartement de location à Rome plutôt que n'importe où dans les pays baltes. Ce fut la photographie d'une jolie cuisine qui détermina mon choix.
Nous sommes partis avec de toutes petites valises et dans un sac en tissu, au milieu des appareils photos, je glisse un roman d'Annie Ernaux. G. est occupé à lire Moby Dick.
Il fait très beau et très doux, je n'en ai rien à faire du milliard de touristes en présence. L'appartement tient toutes ses promesses et plus encore parce qu'il est situé juste en face d'un glacier... ouvert jusqu'à minuit.
Le premier soir, nous dînons dans une osteria qui s'appelle La Sol Fa mais que je m'obstine à nommer Obladi Oblada. Je suis épatée par des gnocchis servis avec une sauce aux kakis, avec du guanciale, du pecorino et beaucoup de poivre. Je me promets d'essayer au retour avec les kakis du jardin de mes parents.
Nous rentrons à l'appartement en grignotant des biscuits choisis avec soin dans une boulangerie rencontrée en chemin. J'avoue un faible pour ceux en forme de coeur à demi recouverts de chocolat. Les garçons en blouson qui traînaient aussi par-là avaient préféré partager de larges parts de pizza au salami piccante et à la pomme de terre.
Nous hésitons un peu en passant devant le glacier de notre rue mais ce serait idiot, vraiment... Ainsi resterons nous un certain temps à discuter autour de nos gobelets en papier où gisaient quelques traces fondues de nos goûts respectifs (orange sanguine, fior di latte, crème de marron, gianduja).
J'étais un peu trop fatiguée pour lire Annie Ernaux ce soir-là.
Les jours suivants, nous avons marché, marché sans relâche dans les rues pleines de soleil. Je suis à la fois émerveillée, émue et très apaisée devant les beautés croisées. La résistance des pierres me fascine. Les escaliers de Borromini m'apparaissent gracieux quand ceux du Bernin me semblent prétentieux. Dans l'église Saint Charles des quatre fontaines, il n'y a quasiment personne, il fait frais, la lumière est splendide, le travail de Borromini me donne le vertige. A Sant Ivo alla Sapienza, nous ressentons le besoin de rester discuter longtemps dans la cour ensoleillée et déserte avant d'aller déjeuner un peu par hasard à Maccheroni (il y avait de salade avec des poires et du parmesan et des rigatoni alla gricia).
Nous arpentons les quartiers, nous nous attardons dans les églises, au comptoir des bouis bouis de pizza al taglio, dans les galeries et les jardins. Nous croisons le Nuovo Sacher et je suis un peu gênée d'être émue (j'en rougis encore).
Tout près de l'appartement, il y a aussi une pasticceria formidable qui s'appelle Regoli. Nous allons y boire un café ou une orange pressée en cédant à la tentation d'un gâteau à la crème. Nous en repartons avec des cannoli ou des sfogliatelle.
Souvent le soir, après le dîner dans des quartiers éloignés, nous rentrons à pieds à l'appartement et il nous arrive de longer le Colisée. On le voit tellement partout, c'est comme la tour de Pise, une image un peu ringarde de Rome. Mais la nuit, aux côtés de G. dont la conversation me passionne toujours autant plus d'une décennie après notre rencontre, le Colisée était terriblement inédit et émouvant chaque fois qu'on le contournait lentement.

vendredi 19 août 2016

Ton ailleurs est bien ici


Le voyage en Ecosse arrivait à son terme.
Rassasiés de full scottish breakfasts et d'interminables marches au creux de paysages déserts, accumulation d'eau, de roc et de landes, nous avions passé quinze jours étranges et vivifiants, (presque) sans librairie, sans cinéma, sans musée, mais avec beaucoup de sandwiches au homard, de scones tièdes et de victoria sponge cakes à la fraise. Mon goût pour les presqu'îles était lui aussi absolument repu. C'étaient les derniers jours avant le retour, avant le détour à Cambridge et à Haworth pour la maison des soeurs Brontë, nous cherchions un endroit où dormir (situation récurrente de ce road trip peu préparé avec son cortège de soirées épiques).
Le long du dernier trajet, quelques hôtels se présentent. Moquettes mitées, chambre borgne, troisième âge neurasthénique dans la salle de jeux, relents de soupe à l'oignon et de tabac froid mêlés, je désespère un peu. Nous atteignons bientôt l'ultime ville avant la fin de la civilisation, un bord de mer où sont organisées des sorties-rencontres avec les baleines. De notre côté, nous guettons le bed and breakfast salvateur. La bourgade compte deux mini-markets, une pharmacie-quincaillerie, un garagiste, un restaurant fermé et un chinese take-away, tous alignés le long de la promenade qui borde les flots. A défaut d'un B&B, je scrute les vagues à la recherche d'une éventuelle baleine mais je n'aperçois que les cieux immenses et lourds de pluie qui se reflètent dans l'onde.
Au bout du chemin, l'inattendu surgit pourtant. Les propriétaires d'un café-librairie proposent trois chambres à l'étage. Nous choisissons la plus grande d'entre elles. Blanche et bleue, elle est surtout pourvue de très vastes fenêtres ouvertes sur l'océan et munies de larges rebords sur lesquels on peut s'asseoir pour lire, discuter ou simplement contempler l'infini des flots. Je découvre plus tard qu'on peut aussi observer en douce les clients d'un camion de fish and chips qui garent leur voiture sur le parking du café-librairie puis mâchonnent le contenu de leur boîte en carton en regardant la mer entre deux lents mouvements d'essuie-glace.
Notre chambre est à la fois très intime (personne ne soupçonne notre présence et son esthétique rappelle celle d'une cabine de bateau) et très en prise avec le paysage tant le ciel et la mer occupent l'espace. Elle nous dissout dans un confort qui nous dissuade d'explorer la librairie (plus tard, j'irai quand même y jeter un oeil mais je ne parviendrai pas à me concentrer sur autre chose que le rayon cuisine).
Il est à peine l'heure du thé quand nous sommes obligés d'allumer les lampes dispersées dans la chambre tandis qu'au-dehors une pluie drue envahit tout. Les gouttes épaisses s'abattent violemment sur nos vitres, la mer se déchaîne, tout devient gris et nous goûtons ce divin sentiment d'être à l'abri tout en assistant aux hostilités extérieures. Je prépare du thé au lait grâce à la bouilloire électrique laissée à notre disposition avec du thé noir et des minuscules capsules de lait. Il nous reste aussi quelques biscuits au chocolat et au gingembre confit. Delicious.

Je me souviens avoir tenu une petite conférence ennuyeuse sur diverses questions sociologiques (je venais de finir Retour à Reims de Didier Eribon, qui m'a successivement émue puis énervée, alimentant moult débats durant ces vacances) et qu'elle a été interrompue par des préoccupations plus pragmatiques puisque la question du dîner constitue l'autre récurrence d'un road trip qui se respecte.
Nous décidons d'aller explorer les supermarchés croisés en chemin.
La pluie ruisselle sans fin sur mon ciré blanc. Les boutiques ferment tôt, il faut se décider rapidement. Nous commençons à élaborer un menu compliqué avec l'idée qu'une bouilloire électrique et des bols prêtés par le café pourraient servir de cuisine de substitution pour un petit bouillon d'herbes fraîches où ramolliraient quelques tortellinis... Rien ne nous convainc pourtant tout à fait et en regagnant la voiture après le deuxième supermarché, nous nous apercevons que nous sommes sur le parking du chinese take-away. Nous échangeons un regard. Le lieu se réduit à un cube blanc décoré de banalités asiatisantes (dragons, lampions, calendrier en bambou...), un téléviseur diffuse une série incompréhensible, un comptoir nu se dresse entre le client et l'employé qui prend la commande. Nous repartons avec le menu sur un dépliant en accordéon. Je l'étudie soigneusement de retour dans notre chambre, débarrassée de mon ciré trempé et une nouvelle tasse de thé à la main. Je ne sais plus lequel d'entre nous passe la commande par téléphone. Quelques nouilles aux légumes, du poulet gong bao, des raviolis (persistance de l'envie des tortellinis...), que nous irons récupérer une demi-heure plus tard, le temps d'emprunter de la vaisselle au café, de dresser une table, de refaire du thé, tandis que la pluie parait intarissable.
A défaut d'être gustativement mémorable (enfin, les nouilles étaient quand même plutôt bonnes), le dîner est très amusant et joyeux. Je ne peux m'empêcher de penser à Mariel Hemingway et Woody Allen dans Manhattan, qui dînent devant un film en prélevant à coup de baguettes de la nourriture asiatique dans des boîtes en carton blanc. Adolescente, je me disais alors A priori la vie c'est comme ça.
La librairie puis le café avaient fermé leur porte depuis longtemps déjà, nous sommes seuls dans la bâtisse. Le bruit mêlé des vagues et de la pluie qui cogne les vitres m'hypnotise. Assis en tailleur sur le grand lit, nous jouons au diagnostic littéraire à l'aveugle avec de la poésie. Comme souvent, j'enrage en riant (jaune), non pas parce que je ne parviens pas à trouver le bon auteur mais surtout parce que son choix de texte est toujours surprenant et qu'il arrive à faire passer des poètes face A pour des poètes face B. Mais à un moment, les forces se renversent. J'ai pourtant l'impression que le poème est archi connu mais G. a toujours boudé les auteurs imposés par les conventions scolaires et Arthur Rimbaud ne fait pas exception (le pauvre souffre de l'étude du Dormeur du Val et de sa réputation de prodige précoce). C'est fort dommage mais cela me permet de lui lire un poème dont il a bien du mal à déterminer l'auteur et même l'époque de sa rédaction.
Il s'agit de celui qui commence comme tel :

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près

La révélation de son auteur donnera finalement envie à G. de se procurer son oeuvre complète... Je savoure ma victoire en pensant que je parviendrai peut-être un jour à lui faire aimer Un homme et une femme. Je n'en dis rien. Nous nous endormons très tard.
Cette nuit-là, la pluie n'a jamais cessé. Et c'est dans cette chambre, suspendue au-dessus d'un café-librairie loin de tout, éprouvant un sentiment de complétude très intense alors même que la vie cet été-là était emplie de doutes et de mauvaises nouvelles que je compris ce que G. ne formulera que plus tard : on ne peut rien contre les souffrances imprévues, on peut seulement accumuler en soi suffisamment de moments heureux pour résister, vaille que vaille. Savoir que je vivais auprès d'un garçon qui veillerait toujours à cela m'emplit cette nuit-là de beaucoup d'espoir et de désirs nouveaux.

mardi 14 juin 2016

D'autres villes que la mienne


Premiers jours de juillet. L'été avait commencé par un coup de téléphone en début de soirée, et une voix familière m'avait parlé sur un ton familier, dans la mesure où j'ai appris à l'affecter moi aussi, avec le temps, ses nécessités, ses expériences. Ce ne sont pas les études de médecine qui enseignent la justesse de ce ton, mais les occasions répétées de devoir extraire de ses propres lèvres ce qui sera insupportable à entendre pour l'interlocuteur, et le dire malgré tout. C'est ainsi la rencontre avec la douleur de l'autre qui se charge de faire acquérir ce ton. J'écoute cette voix à travers le plastique froid du téléphone. Ce qu'elle dit écrabouille mes poumons, j'étouffe, mais je garde les yeux secs, je le déplorerais presque. Je raccroche. Je suis pétrifiée, je voudrais revenir à l'instant d'avant, d'avant l'appel téléphonique, quand je pensais juste aux longues soirées d'été, à leur langueur, et le bonheur que l'on peut ressentir à les vivre. Je n'ai pas le temps de penser plus longtemps à ce regret, ce moment où je ne savais pas encore, car déjà on sonne. C'est le dernier patient de la journée. Je pense très fort à Nanni Moretti dans La chambre du fils. Personne n'est mort mais je sais qu'il me faut afficher la même impassibilité, une douce froideur en toute occasion, ne rien laisser transparaître de ce qui nous traverse parce qu'il faut être là pour l'autre. Je serre les dents.
Je peine à rentrer à la maison. Je fais mille détours, j'achète une bouteille de lait à la supérette, je traîne dans les rues et les terrasses pleines me font l'effet d'une mauvaise plaisanterie. Quand je retrouve G., je n'ose rien lui dire tout de suite parce que je sais qu'après, rien de sera comme avant, et je veux lui laisser un peu de répit. Il est très joyeux car ce sont bientôt les vacances (à vrai dire, le lendemain...) et puis nous sommes jeudi, c'est le jour du dîner au Tire-Bouchon. Mais je n'arrive pas trop à garder le secret. Bon.
Une demi-heure plus tard, assis à la petite table près de la fenêtre, rien n'éponge mes peurs, ni la salade de tomates, ni le tartare de tourteau, ni même la marquise chocolat-café.
Le lendemain, je travaille, et je pense encore très fort à Nanni Moretti.
Nous modifions nos plans estivaux. Je prends un train pour L. où je passe quatre jours chez mes parents. Je finis par dire les choses avec ce ton que j'ai appris à prendre. C'est juste plus compliqué quand il s'agit d'un membre de votre famille. La vie me parait particulièrement retorse.
A la recherche d'un apaisement, je fais des siestes dans le jardin, je cueille des framboises, nous allons marcher en bord de mer et j'insiste pour que mon père le fasse plus souvent. Je lis Le complexe d'Eden Bellwether et la nuit, quand je ne dors pas mais que je suis trop fatiguée pour lire, je regarde n'importe quoi sur internet. Mais alors vraiment n'importe quoi, même si c'est très très face A.
Je prends un train de L. à Bordeaux pour y rejoindre G. Le trajet dure presque sept heures, il y a un changement. Il règne une chaleur terrible et quand le train s'immobilise pour une raison inconnue et une durée indéterminée, les gens sont sur le point de s'étriper au moment de la distribution des bouteilles d'eau. Quand le voyage reprend, on déballe des sandwiches au pâté et on ouvre des paquets de chips rouge et jaune, tout est oublié. Je me contente de lire Riad Sattouf et Angelica Huston. A destination, j'ai presque tout fini.
A Bordeaux, l'insomnie me poursuit mais au moins, il y a G., pour parler dans l'obscurité. Ce sont des jours oppressants, seulement adoucis par des moments volés à l'angoisse. Robes soldées, livres pour l'été et dîners en terrasse tentent de tromper nos peines. Je garde comme un souvenir précieux et épatant le goût des glaces M&O près de la grosse cloche. J'avais choisi orange sanguine et noix de coco, après de longues hésitations.

Enfin, il s'agit de quitter de Bordeaux, sans projet précis et nous ne sommes pas très bien, je ne sais pas comment le dire autrement. Sur Instagram on ne voit rien de tout cela, mais c'est le principe, la vie carrée, tronquée de ses marges, là où s'accumulent pourtant les blessures et les angoisses, je le sais et j'y consens. Après, quand je fais défiler les instantanés que j'y laisse, je suis rassurée de constater qu'il y a eu ces moments-là, aussi. Sans doute le départ de L. puis de Bordeaux, nos villes familiales tant haïes, libère quelque chose, soulage, décrispe. Après une journée d'égarement dans une sous-préfecture où j'avale du boudin et de la purée au citron alors qu'il fait encore trente degrés à vingt-deux heures, nous aiguisons notre désir. Au petit matin, nous réfléchissons dans la voiture en semant des miettes de croissant. G. se moque un peu du refrain de France Gall (Viens, je t'emmène) mais il est obligé d'admettre qu'il est très juste ! Je me laisse entraîner. 
Nous partons marcher dans les montagnes, je guette en vain l'apparition d'une marmotte. Nous buvons des jus de fruits dans des jardins fleuris, nous comparons les fromages des autochtones, nous goûtons les (nombreuses) spécialités locales, pas toujours avec bonheur mais avec une curiosité constante. Les crépuscules sont chaque soir somptueux. Nous fendons les allées des marchés, nous visitons des églises, nous sommes heureux de trouver des refuges les jours de pluie au bout de la promenade, et quelqu'un qui prépare des crêpes et du thé bien chaud en écoutant des tubes des années 80. Rien n'égalera cependant la crêpe au chocolat et l'orange pressée après la randonnée au Puy Mary, savourés en contemplant les montagnes. Il reste quelques jours avant les échéances moins réjouissantes du retour, nous contemplons la carte routière et décidons de les passer à Lyon, qu'aucun de nous ne connait.
Aux abords de la ville, un panneau annonce Le couvent de la Tourette dessiné par Le Corbusier. Nous prenons la sortie. Evidemment, la visite du réfectoire retient toute mon attention, mais aussi l'église, ses lumières. Nous en reparlerons le soir-même devant nos réjouissants bentô car il y a un restaurant japonais charmant à deux pas de l'hôtel. Nous concluons ce dîner avec une crème glacée au sésame noir, et peut-être à l'azuki aussi, je ne me rappelle plus bien. Je sais juste que l'air était encore chaud tard le soir et que je portais la jupe A.P.C rose et bleue.



Nous mangerons très bien pendant ces quelques jours ! Tous les matins, le petit-déjeuner du Kitchen Café me ravit (granola chic à la faisselle et aux fruits frais, marbré au chocolat, madeleines dodues...) et puis aussi un dîner surprenant chez Katsumi Ishida dont l'épouse, en tongs et longue robe vaporeuse assure le service avec une nonchalance toute cinématographique, des raviolis moelleux à la terrasse d'Engimono, un repas plein de bienveillance et de délicatesse au Passe-temps, un indécent kebab maison malicieusement offert par G. à l'heure du goûter et des empanadas tout chauds à grignoter après le marché.
Nous parcourons la ville sans relâche, nous empruntons des ponts, longeons les fleuves, traversons des parcs toute la journée et même une certaine partie de la nuit. Une visite de musée, une librairie, un café glacé, un sorbet pamplemousse ou une tarte au citron, ponctuent ces longues marches pendant lesquelles nous avons le coeur heureux d'être ensemble, dans cette vie-là, malgré toutes nos inquiétudes, car nous savons bien que le retour se profile bientôt, avec ses échéances et ses épreuves.



Un jour, il fallut effectivement se résigner à plier bagage. Je ne me souviens plus du tout du trajet retour, de ce qui s'est dit dans la voiture pendant ces longues heures de route. Récemment, face à de bien mauvaises nouvelles, G. a promis que nous ferions front comme nous avons toujours fait et je suppose que c'était déjà notre état d'esprit. Mettre ses forces à ne pas céder aux replis plus sombres qu'emprunte parfois sournoisement l'existence restait la ligne de conduite indispensable. Les jours suivants, il s'agissait de ne pas montrer au principal concerné nos inquiétudes, probablement décuplées par le fait d'être médecins et de pressentir, à travers le discours d'un collègue, bien plus que ce que perçoit celui à qui il s'adresse. Mais là encore, ne rien laisser transparaître, c'est la Nanni Moretti attitude comme jamais. La touche personnelle, plus simple à appliquer quand on est deux, est de ne rien céder à son désir. Alors nous avons finalement fait nos valises pour l'Ecosse.

lundi 30 mai 2016

Maurizio Pollini & Jean Echenoz


Un lundi soir début février. La Philarmonie bruisse de mille rumeurs. On perçoit le frou-frou des étoles en cachemire, le crissement des jupes en soie, les petits talons dans l'escalier. Au vestiaire, de lourds manteaux en laine sont déposés. Au bar, on propose avec ambivalence des chips avec la coupe de champagne, on note aussi plusieurs adeptes des sandwiches-triangles un peu mous.
Il avait pris les billets en secret et mon impatience s'était intensifiée depuis quelques jours. C'était enfin le soir du concert de Maurizio Pollini.
La salle est comble, bientôt les lumières s'adoucissent. Pollini apparait, minuscule, fragile, avançant à pas mesurés, presque timides. Je le trouve démesurément vieux et vulnérable, terriblement exposé aux regards de la foule. Mais bientôt, installé au piano, les mains à toute vitesse sur le clavier, la douceur et l'exaltation à la fois, la précision, la force sensible, pas de démonstrativité déplacée, j'oublie presque de respirer. Il y a un tel contraste entre l'humilité de sa silhouette et la beauté de son geste. Alors je pense aux longues heures de travail, à la vie entière consacrée au piano, tout le temps, tous les jours, et le résultat que cela produit. Cette obstination me fascine et m'émeut. Pendant de longs applaudissements, je pense aussi aux premiers mois passés avec G., son appartement loin du mien, le matelas à même le sol, le balcon d'où l'on pouvait voir toute la ville, la supérette d'en bas qui vendait du jus d'orange Gemsa, les dîners obsessionnels jusqu'à l'écoeurement (une longue période dim-sum surgelés...), le thé noir, les biscuits, les paquets bleus de cigarettes désormais disparus, nos maladresses, nos angoisses, et Maurizio Pollini très fort dans le salon. J'observe en silence le visage de G. dans la pénombre. Je ressens une joie infinie d'être avec lui ce soir-là, après toutes ces années passées ensemble, héroïquement heureuses parfois, et puis j'avais tellement peur que Pollini ne meure sans avoir le temps de l'entendre sur scène. Mais G. avait promis très tôt qu'il m'emmènerait le voir. Il avait déjà compris.
Plus tard dans la soirée, de retour dans la jolie chambre de l'Hôtel du Temps, assis en tailleur sur le couvre-lit, nous grignotons quelques pâtisseries. La tarte Infiniment Vanille et le macaron chocolat au lait-passion remporteront tous les suffrages.
****


Un autre soir d'hiver, en l'absence de G. Je guette son retour, prévu tard dans la nuit. J'enchaîne les tisanes, les carrés de chocolat et les podcasts, j'écoute Laure Murat chez Laure Adler. Elle parle des livres qu'on relit, mais ce n'est qu'un détail de l'entretien. Je retiens pourtant la question Pourquoi relit-on ? et elle me tracasse un peu. Il y a les nécessités du travail (on ne compte pas le nombre de fois où G. me dit "Relis Lacan") mais il y aussi l'envie de retrouver l'état dans lequel on était à la première lecture, cette tentative vaguement vaine de revivre un moment désormais évanoui et dont je cherche si souvent à vérifier la trace, à travers le renouvellement de la lecture. Qui était la jeune fille qui lisait pour la première fois Moderato Cantabile, Fragments d'un discours amoureux, La Vie mode d'emploi ? Et les premières pages de Proust, d'Hervé Guibert, de Flaubert ? Mais pour être honnête, ce qu'il m'arrive de relire le plus souvent, quand une peine me secoue ou que la solitude me pèse, ce sont les romans de l'adolescence et je n'ai jamais été trahie par mes retrouvailles avec Conception Epi, Rachel Robinson ou Anastasia Krupnik. Quand j'étais enfant, le relecture avait déjà de miraculeuses vertus anxiolytiques. C'était comme se resservir d'un excellent gâteau. Pourquoi relit-on m'a obsédée pendant un certain temps, et puis je suis passée à autre chose.
Bon. Plusieurs semaines plus tard, j'écoute un nouvel entretien de Laure Murat avec Laure Adler, précisément sur cette question de la relecture à laquelle la première Laure a consacré un essai qui vient de paraître. Une fois l'émission terminée, je me précipite à la librairie. Je déteste toujours autant cet endroit mais il se trouve que le livre y est disponible (j'ai vérifié sur le site avant de partir) et qu'elle est si proche de chez moi que je peux y foncer en pseudo-pyjama si je veille à porter un manteau suffisamment grand (et j'aime plutôt les grands manteaux). Je rentre avec le livre sous le bras, mais je ne sais plus pour quelle raison, je ne peux pas le commencer immédiatement, je ne le fais que quelques jours plus tard, un samedi.
Parmi les écrivains interrogés par Laure Murat sur leur rapport à la relecture, il y a Julia Deck. A la question Quel est le livre que vous avez le plus relu ?, voici ce qu'elle répond : "Sans doute Jérôme Lindon d'Echenoz, qui doit se trouver sur la table de chevet de tous ceux qui écrivent leur premier manuscrit. Comme un petit livre de prières."
Alors, dans la seconde, ce livre d'Echenoz me parait absolument indispensable, je ne veux rien lire d'autre. Je vérifie sur le site de la librairie et il est évidemment indisponible (je m'en doutais, il n'y aucun fonds). Je sais pertinemment qu'il ne sera nulle part à Rennes (sauf à la bibliothèque probablement, mais j'ai tellement souffert enfant de devoir rendre des livres que j'avais aimés que j'en ai gardé une aversion sans doute injuste envers les bibliothèques). Je m'aperçois qu'on peut le lire en ligne mais comme je suis quelqu'un de vraiment pénible, c'est quelque chose que je n'arrive pas à faire. J'évoque ma déconvenue à G. de façon tellement décousue qu'il ne comprend pas immédiatement "C'est quoi ? Un truc d'Echenoz sur Lindon ? Mais je croyais que tu n'aimais pas trop Echenoz ... ?" Ah bon ? Peu importe.
Je me résous à commander le livre dans une librairie toulousaine, il faut attendre cinq jours pour le recevoir.
Enfin, je le tiens entre les mains. C'est un tout petit livre Minuit qui fait à peine soixante pages. Je prépare un thé que je ne boirai pas tellement je suis absorbée par ma lecture, mais il est encore chaud quand je referme le livre car vingt minutes seulement ont passé. Vingt minutes pendant lesquelles je suis traversée par une émotion si forte, j'en ai les larmes aux yeux. Je perçois le ridicule de la situation. Au-delà du style d'Echenoz, de sa langue qui me fascine par son économie et l'effet qu'elle produit, le texte comporte un milliard de détails qui me touchent par leur familiarité, ou plutôt par le fait qu'Echenoz ait pu les recenser en pensant que cela intéresserait quelqu'un (et je sens bien que nous sommes nombreux, c'est cela aussi qui me perturbe). C'est une lecture jubilatoire, rassurante, comme à chaque fois qu'on retrouve quelque chose de soi-même à travers les mots d'un autre.
Dans la soirée, je suis en train d'écrire quelque chose autour de cela dans mon journal quand G. frappe à la porte entrouverte de mon bureau (telle est notre règle pour choisir un logis commun, que chacun y dispose d'une pièce à soi). Il vient s'asseoir à côté de moi sur le divan. Il voit le livre d'Echenoz. "Alors, c'est bien ?" Je lui propose de lui en faire la lecture. Il s'allonge, pose sa tête tout près. Je lis.
Ça commence un jour de neige, rue de Fleurus à Paris, le 9 janvier 1979. J'ai écrit un roman, c'est le premier, je ne sais pas que c'est le premier, je ne sais pas si j'en écrirai d'autre. Tout ce que je sais, c'est que j'en ai écrit un et que si je pouvais trouver un éditeur, ce serait bien.

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Dans les jours à venir, un autre chapitre de la vie qui a passé depuis l'été dernier tandis que le prochain se profile, déjà.

lundi 2 novembre 2015

Fragments du Japon (2)


Pour des raisons restées obscures, j'étais en petite forme lors de ce voyage de printemps au Japon. Rien ne pouvait entamer mon enthousiasme (d'autant que les cerisiers étaient encore en fleurs ! Le premier après-midi au grand parc de Shinjuku, j'étais extatique) mais j'étais frappée d'un mal étrange et peu confortable, d'une part un urticaire quotidien, à recrudescence vespérale et d'une étendue assez impressionnante, d'autre part une toux qui me rappelle à chaque secousse qu'elle produit la petite fille archi-bronchitique que j'étais.
Au début du voyage, le jour où nous avions prévu de passer une partie de la matinée à Tsukiji, une pluie dense et sans répit s'est abattue sur Tokyo. Les grosses gouttes rebondissaient sans discontinuer sur les trottoirs. Abrités par l'indispensable parapluie transparent local, nous progressions assez péniblement dans notre expédition.
Tsukiji ne m'a pas du tout fascinée et au vu du nombre de touristes qui le fréquentent, G. dirait que c'est un endroit un peu trop face A... Plus tard, j'ai préféré les petits marchés croisés au hasard, avec les mamies qui choisissent leurs légumes au milieu d'étals monomaniaques (ici seulement des petits poissons séchés, là uniquement de l'omelette, là du tofu) et de bizarreries fascinantes (tiens, des mini poulpes farcis d'un oeuf de caille...)
Et puis ce matin-là à Tsukiji, je commençais à regretter d'avoir enfilé une paire de tennis pas complètement insubmersible (comme je ne porte que vraiment rarement des tennis, je n'en possède qu'une très vieille paire, vestige d'un temps lointain où je ne portais que cela). Un peu fatigués par l'horaire matinal et vaguement déçus, nous avons retrouvé quelques forces en nous offrant un thé brûlant et un café à infusion lente dans un endroit chic et suranné de Ginza. Apaisés par l'atmosphère feutrée et peu à peu réchauffés, nous avons même goûté une part de gâteau choisie sur une petite desserte dorée. Un genre de fraisier très aérien, très bon. A ce moment-là, je n'osais pas trop dire à G. que j'éprouvais une sensation étrange aux chevilles, une sorte de brûlure prurigineuse pour l'instant plus gênante que douloureuse.
Nous avons continué la balade, la pluie était particulièrement obstinée. Nous avons emprunté la ligne H du métro qui permet d'aller directement de Ginza à Nakameguro, le joli quartier au bord de l'eau. A quelques pas de la station commence la promenade le long des canaux et sous les cerisiers. Lorsque l'on remonte les rues pentues, outre la halte indispensable à Lotus Baguette (j'en reparlerai), on découvre des boutiques adorables de plantes, de vêtements aux couleurs douces, d'objets du quotidien aux formes simples. On peut marcher longtemps ainsi et visiter aussi les quartiers voisins de Daikanyama et d'Ebisu, ce que nous ferons un autre jour car pour l'heure, nous n'avions pas encore déjeuné, mes tennis étaient trempées, mes chevilles commençaient à me faire horriblement souffrir (je n'osais pas -encore- les examiner par peur de ce que j'allais découvrir) et la pluie ne nous laissait aucun répit. Quand nous sommes passés devant un micro restaurant d'où s'échappaient des effluves d'ail, de gingembre et de sauce soja, nous n'avons pas hésité. Le déjeuner n'était servi que jusqu'à 15h et il était 15h05 mais je pense que je faisais un peu pitié à voir ! Personne d'autre dans la salle que deux garçons qui parlaient de la nécessité d'être actifs sur les réseaux sociaux...
Nous nous installons. Je suis heureuse de me séparer enfin du parapluie qui, durant les dernières heures, était devenu comme un appendice de mon propre organisme. La nourriture est très bonne (un grand bol de riz surmonté de légumes pimpants et de karaage savoureux, une soupe miso, une salade très fraîche) mais j'ai vraiment très mal aux chevilles, que je me décide à examiner. Oui, là, dans le restaurant, et même je retire mes tennis qui sont dans un état indescriptible (un peu plus tard lors du voyage, dans un temple à Kyoto, au moment où il fallait se déchausser, j'ai vu une touriste française essorer ses chaussettes et j'ai éprouvé une grande empathie), je mets mes chaussettes à sécher sur une chaise voisine (la douleur m'avait retiré toute civilité, je m'excuse pour ces détails triviaux) et là, je découvre et je fais découvrir à G., mes chevilles écarlates, oedématiées, irritées par l'humidité et abîmées par mon grattage irrépressible de temps à autres lors des crises d'urticaire... J'ai si mal que j'en pleurerais. Je commence à dire n'importe quoi (genre "Si ça se trouve c'est un érésypèle !") et rien, ni l'antalgique avalé, ni les mots gentils de G. n'apaisent l'angoisse et la douleur. Bon, j'ai très envie d'appeler un taxi et de rentrer à l'hôtel mais G., dont la détermination n'est plus à prouver (rappelez-vous l'épisode de l'introuvable étagère à vaisselle indienne en plein marché de Bombay), restait persuadé que l'antalgique allait agir bientôt, que le déjeuner m'avait requinquée et que nous avions encore beaucoup de choses agréables à voir dans le quartier. Argh. J'ai cependant appris avec les années à faire confiance à cet état d'esprit et puis j'accorde depuis longtemps une plus grande confiance en ses compétences médicales plutôt qu'aux miennes.
Nous sommes quand même à nouveau sous la pluie. J'ai remis mes chaussettes et mes affreuses tennis trempées en serrant les dents. Nous avançons à petits pas et j'ai franchement envie de renoncer à poursuivre la promenade. Je commence à faire des plans de reddition : on pourrait chercher un taxi, je demande au chauffeur de faire un détour par l'échoppe de tayaki (on en reparlera aussi), on rentre à l'hôtel, je me traîne pieds nus jusqu'à la chambre, je prépare un thé et je savoure la douceur du repos en regardant la pluie et en me réjouissant de ne plus la subir. Je suis sur le point d'évoquer cette idée à G., quand, juste à côté du restaurant que nous venons de quitter, nous découvrons dans la vitrine de la boutique voisine des paires de bottes en caoutchouc ! Noires, basses, élastiquées sur le côté, presque aussi élégantes que des Chelsea boots ! J'en aurais pleuré de joie. Elles nous ont tellement aimantés que je n'avais pas vu à quelle point la boutique, qui s'appelle sobrement Note et Silence, se révèle jolie, claire, lumineuse, avec des vêtements aux lignes sobres, couleurs neutres ou teintes pastels. G. est hyper enthousiaste. La vendeuse, jupe longue et carré doux, est délicieusement polie, mais je demande quand même à G. de détourner son attention au moment où je me déchausse, d'autant que j'ai aussi demandé à essayer une paire de chaussettes (ce que l'on m'autorise à faire une fois que j'ai promis de les acheter) et que je n'ai pas du tout envie qu'elle voit l'état cutané de mes extrémités. Ils s'éloignent tous les deux examiner de grands sacs en tissu pendant que je m'emploie à examiner mes pieds. Je les tamponne lentement avec des mouchoirs en papier puis j'enfile cette paire de chaussettes japonaise. Elles sont couleur crème, avec des rayures pâles, rose et jaune. Le bienfait est immédiat. J'essaie les bottes. Je sens l'inflammation diminuer sous l'effet de ce nouvel environnement bien sec. Il ne persiste qu'un prurit, supportable on va dire. Ah. La vendeuse et G. me rejoignent. Il dit "Il faut que tu viennes voir, il y a vraiment plein de jolies choses". Et notamment un long manteau bleu marine, avec un col claudine. J'hésite avec un autre modèle, vert olive, muni de grandes poches. Mais la vendeuse dit Le bleu, c'est vous. Ainsi, une dizaine de minutes plus tard, protégée par un nouveau manteau et les pieds presque aussi heureux que moi, nous quittons la boutique sous les salutations polies et enthousiastes de la vendeuse qui est également allée chercher dans une pièce secrète un grand parapluie parce que dit-elle, quand il pleut à Tokyo, c'est mieux d'avoir un parapluie chacun.
Sur le trottoir brillant de pluie que je regarde désormais d'un oeil neuf, je remercie G. pour sa patience et sa bienveillance. Je profite aussi de la proximité d'une poubelle pour y laisser choir mes vieilles tennis. A quelques pas, un minuscule coffee shop nous attendait pour fêter autour d'un très bon café la balade qui commence désormais.
Quelques joyeuses heures plus tard, l'exaltation s'effrite un peu : nous venons de faire une longue halte à la géniale librairie Tatsuya mais il pleut toujours, il fait nuit, et nous sommes perdus dans les ruelles de Daikanyama. Nous sommes passablement fatigués et avons du mal à réfléchir. Mais, pas très loin d'une station service où un employé très concerné par notre égarement tente de nous redonner quelques repères géographiques, j'aperçois une façade très soignée, dont la porte est protégée par un beau noren gris-bleu. Il y a également un petit panneau en bois sculpté qui orne la petite allée menant à l'entrée. Nous ne comprenons évidemment rien du tout à ce qui est inscrit. Mûs par un certain instinct (et une fatigue certaine...) nous décidons tout de même de franchir le noren. Il y a un petit moment d'étonnement généralisé à notre arrivée, tout le monde nous dévisage brièvement. Tout le monde cela signifie, la serveuse qui portait un petit plateau avec un service à saké, les clients assis autour des quelques tables de l'entrée, les autres clients installés au comptoir derrière lequel s'active avec élégance et précision un maître sushi qui lui aussi nous examine avant de nous inviter à nous installer face à lui. Ce que je retiens de ce monsieur, c'est son visage tranquille et très souriant bien qu'il n'ait pas souri une seule fois de la soirée, dont je garde un souvenir fascinant et attendri car le spectacle était double, en plus de délivrer une sensation de repos et de sérénité absolument bienvenue. D'une part je contemple inlassablement les gestes précis, gracieux, presque mystiques de notre hôte qui surveille de très près le travail de son second et guette aussi l'air de rien les réactions sur le visage de ses clients lors de la dégustation. D'autre part, je découvre pour la première fois le goût d'un nigiri. Je ne sais pas s'il s'agit du vrai goût d'un nigiri mais c'est un goût définitivement inédit. Le riz est très discrètement tiède, il n'est ni acide, ni sucré mais presque fruité, sa saveur ne tranche pas avec celle du poisson mais elle la soutient, elle qui est suave et voluptueuse. Aucun autre sushi du voyage ne révèlera la même sensation. Nous picorons chaque pièce avec joie, curiosité et presque émotion. A un moment, une jeune femme qui dîne avec son mari à nos côtés, se tourne vers nous et nous dit dans un anglais approximatif "Alors, comment êtes-vous arrivés ici, dans ce restaurant de Daikanyama ?"...


Un billet dédié à A., qui se reconnaîtra.

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lundi 21 septembre 2015

Embrasse-moi pour rien

C'est samedi après-midi, je vais à la librairie avec G. Je n'aime pas trop cet endroit (pour ne pas dire que je le déteste, car il multiplie les impostures, mais c'est le seul lieu de la ville où le rayon littérature, bien qu'indigent, reste supportable).
Il fait doux et les gens se pressent en terrasse, c'est bientôt l'heure de l'apéritif. Je porte de très vieilles chaussures, des ballerines patinées en cuir bleu que mes parents m'avaient offert juste avant la soutenance de ma thèse. Elles sont légères et confortables, elles portent pourtant le temps qui a passé depuis, vraiment vite.
G. me dit « Je descends au rayon poésie ». Il passe très furtivement la main dans mes cheveux, que je n'ai pas coupés depuis un an environ alors qu'ils étaient déjà très longs. Il disparaît aussi vite.
Je me dirige vers les tables de la rentrée littéraire et j'essaie de faire abstraction des conversations vraiment pénibles tenues par les libraires avec leurs clients, imprécis et pressés. J'ai chaud, je retrousse les manches de mon pull col bateau généreusement soldé cet été par l'Atelier de Production et de Création.
Une excitation très enfantine me traverse devant les nombreux titre qui me sont encore inconnus. Je pense à la maison bâtie en friandises et en biscuits dans Hansel et Gretel. Je lis plusieurs quatrièmes de couverture, quelques débuts, de très rares pages au hasard (cela n'arrive que lorsque les deux premières étapes sus-citées ont été franchies) et puis soudain, au début d'un roman, je lis ceci :
(…) l'oreille plaquée au tronc d'un arbre par grand vent, j'entends ses craquements, des gémissements, des douleurs, preuve qu'il souffre comme n'importe qui. Et même la forêt dans sa totalité, et le ciel, les nuages, les pierres, les rochers, et les galets au bord de la mer, leur endurance à l'usure, leur durée malgré tout, leur indifférence.
Alors, de façon imprévisible et pour des raisons absolument mystérieuses, tout disparaît, les autres gens et le sentiment d'étrangeté qu'ils m'inspirent, les libraires et leur prolixité vaine, les bruits de téléphone, les alarmes de la sécurité qui sonnent pour rien, tout disparaît, tout est avalé par ces quelques lignes qui me font monter les larmes aux yeux.
La silhouette de G. s'approche de moi. Je ne peux rien faire d'autre que de lui lire ce passage à voix basse. J'ai l'impression que je pourrais passer le reste de ma vie ainsi, à lire, relire, encore, encore, ces deux phrases.
J'achète ce livre, et aussi deux autres. Le soleil de la rue m'éblouit. J'avance en plissant les yeux. La main de G. et le sac qui contient mes nouveaux romans à commencer me rassurent. Il est bientôt l'heure de rejoindre ma mère, partie en début d'après-midi voir mon père à l'hôpital. Et j'espère, j'espère de tout mon cœur, qu'il n'aura bientôt plus jamais besoin de dormir dans cet endroit-là.

Le roman en question : Les amygdales de Gérard Lefort aux Editions de l'Olivier
Et bientôt, si je retrouve des forces, je finirai d'écrire ici sur le Japon.

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